Il a accompagné des dizaines d’entrepreneurs issus de l’immigration pour l’ONG SINGA Global. Cet ancien journaliste en Iran est aujourd’hui à la tête de Welcount, une néobanque destinée aux exilés.
Les Echos – Le 23 avril 2025
Le journal Les Echos revient sur mon parcours entrepreneurial : de l’accompagnement de dizaines d’entrepreneurs issus de l’immigration avec SINGA Global, à la tête de Welcount, une néobanque destinée aux exilés.
J’en suis reconnaissant. Mais s’il y a une chose que j’aimerais qu’on en retienne, ce n’est pas ma trajectoire. C’est le problème qui m’a décidé à entreprendre.
Quand on arrive dans un nouveau pays, deux murs se dressent aussitôt : trouver un logement, et ouvrir un compte bancaire. Je n’ai jamais pu grand-chose pour le premier. J’ai choisi de m’attaquer au second.
Parce que sans compte, il n’y a pas de salaire versé, pas de bail signé, pas de vie qui reprend son cours. L’accès bancaire n’est pas un service de confort. C’est la première marche vers l’autonomie.
C’est cette conviction qui fonde Welcount : une plateforme fintech pensée pour celles et ceux que le système financier laisse à la porte au moment précis où ils en ont le plus besoin.
Journaliste, président d’ONG, patron d’une fintech… le parcours entrepreneurial de Rooh Savar
Si, en démarrant ses études de sport et de sociologie politique, on lui avait dit le
parcours qui l’attendrait, Rooh Savar ne l’aurait probablement pas cru. Né à Mashhad, en
Iran, au début des années 1980, le jeune homme commence à pratiquer le journalisme
via ce qu’on appelle maintenant des podcasts. Il se lance pour la première fois dans
l’entrepreneuriat en 2009, à la faveur de l’élection présidentielle en Iran. Le président de
la République sortant, Mahmoud Ahmadinejad, se présente contre un opposant
réformiste, Mir Hossein Moussavi.
Rooh et son frère créent une entreprise de communication digitale pour soutenir la
mobilisation citoyenne qui entoure le second candidat. Ensemble, ils parviennent à
mobiliser 3 millions de personnes dans les rues de Téhéran. « C’était du jamais-vu,
rembobine le quadragénaire. On pensait que Moussavi allait gagner, mais au lendemain de l’élection, il a été annoncé perdant, et tout le monde a été arrêté. » Seize ans plus tard, l’homme politique est toujours en prison. Pour éviter d’éventuelles représailles, le jeune communicant s’exile en France.
Débuts dans l’Hexagone
Lorsqu’il débarque sur le sol français avec le statut de réfugié politique, Rooh Savar
reprend sa vie de zéro : il cumule les jobs alimentaires, entame des études de sociologie
et de journalisme, où, ironie de la situation, ses professeurs lui ont enseigné l’histoire de
la mobilisation citoyenne en Iran, à laquelle il a participé. Diplômé, le jeune homme écrit,
en free lance, pour plusieurs médias nationaux, notamment Rue89 où il est recruté par le journaliste Pierre Haski.
Plutôt que d’attendre qu’un CDI se libère, Rooh Savar décide une fois encore de lancer sa
propre affaire : un site internet avec du contenu payant et destiné aux professionnels qui
s’intéressent à l’Iran. « Les sujets que l’on me commandait sur l’Iran étaient
sensationnalistes et très superficiels, se souvient-il. Je voulais raconter mon pays dans
toute sa complexité, et mettre en application les enseignements que j’avais reçus sur les
nouveaux médias en ligne. »
Cette expérience donne lieu à un nouveau déclic. « Au bout d’un moment, je me suis
demandé si je voulais continuer à raconter le monde en tant que journaliste », retrace
Rooh Savar. Il se verrait bien comme « quelqu’un qui crée » et lance une nouvelle startup, destinée encore une fois aux experts en géopolitique. Cette plateforme leur permet,
grâce à un algorithme, d’anticiper les risques sur leurs métiers, par exemple, dans le
tourisme ou l’énergie. La start-up est primée à plusieurs reprises, puis a intégré des
programmes d’incubation, mais l’aventure s’arrête avec la pandémie de Covid-19.
Les expériences SINGA Global et Welcount
Rooh Savar était aussi bénévole, depuis 2015, dans l’association Singa Global qui aide les
nouveaux arrivants dans l’Hexagone à créer du lien et monter leurs projets
entrepreneuriaux. Une sorte d’incubateur, où tout est à faire. Pendant sept ans, il préside
l’association et se charge de la faire changer d’échelle : au début, Singa compte quelques salariés, contre plus de 150 aujourd’hui.
« C’était formidable de rencontrer des entrepreneurs issus d’horizons et de cultures différentes, poursuit Rooh Savar. Les gens qui viennent d’ailleurs, ont un pouvoir, un talent pour le pas de côté. Ils voient les choses différemment dans leurs métiers, c’est un
véritable atout. »
En parallèle, il est consultant pour des start-up et des entreprises étrangères qui souhaitent développer leur activité en France. À force de rencontrer des personnes exilées, Rooh Savar se décide à créer un service destiné à leur changer la vie. C’est ainsi qu’en 2022 naît Welcount, une néo banque facile d’accès.
« Je cherchais à aider les personnes réfugiées, explique-t-il. Il se trouve qu’à leur arrivée dans un nouveau pays, ces personnes ont deux problèmes : trouver un logement et trouver une banque. Je ne pouvais rien faire pour le logement, mais je me suis décidé à régler le problème de la banque. »
Sa start-up a fêté ses quatre ans d’existence cette année, et a déjà levé 1,4 million d’euros.
Ce succès, Rooh Savar le doit en partie grâce au réseau cultivé durant ses études, et à
Singa Global. L’ex-ministre du numérique Cédric O fait par exemple partie du board de
l’entreprise.
« L’impact du réseau est ce que je retiens le plus de cette expérience. Puisque ça a changé ma vie, j’essaie moi aussi, à ma petite échelle, de connecter les bonnes personnes et de créer des réseaux de soutiens entre les entrepreneurs et les
clients. »
Parce que, comme il l’a appris chez Singa, pour entreprendre, avoir une bonne
idée ne suffit pas.






