Aujourd’hui, c’est Nowruz. Le jour où la terre bascule vers la lumière. Depuis plus de cinq mille ans, les Iraniens accueillent le printemps comme une promesse. J’ai quarante-trois ans. Je vis en France depuis plus de seize ans. Et ce matin, pour la première fois, je n’ai pas la force de dresser ma table de Nowruz.
Cela fait vingt jours que je n’ai pas entendu la voix de mes parents. Je sais qu’ils sont vivants. Ils sont à Mashhad, dans le nord-est du pays, loin des frappes les plus violentes. J’ai pu échanger quelques mots, très brièvement, avec mes frères. Eux sont à Téhéran, sous les bombardements américains et israéliens. Ils refusent de quitter la ville. Quand je leur ai demandé pourquoi, la réponse était simple : « C’est chez nous. » Il y a dans cette phrase un héroïsme silencieux qui me noue la gorge.
Hier, j’ai écouté Leïla Slimani sur France Inter. Elle parlait de son nouvel essai, Assaut contre la frontière. Elle y raconte un cauchemar récurrent : elle se retrouve devant un tribunal et découvre qu’elle ne peut plus s’exprimer en arabe, sa langue d’origine. Elle peut s’exprimer qu’en français, la lague qui a apprise “dans l’école coloniale au Maroc”. Elle qui a grandi au Maroc dans une famille francophone, qui parlait la darija enfant mais l’a peu à peu perdue. Ce cauchemar, dit-elle, c’est celui de la frontière intérieure. Celle qu’on découvre un jour, sans l’avoir décidé, entre soi et sa propre langue.
J’ai couru acheter le livre. Et depuis, ça ne me lâche pas. Parce que c’est exactement ce qui m’arrive. Et je ne l’avais pas vu venir.
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Quand le persan s’effrite
Depuis la guerre de juin 2025, puis la répression sanglante des manifestations de janvier, et maintenant cette offensive américano-israélienne lancée le 28 février, j’échange plus que d’habitude avec mes amis iraniens. Ceux d’Iran et ceux d’ici. Et je me suis rendu compte d’une chose qui m’a d’abord surpris, puis perturbé, puis fait mal : je ne sais plus m’exprimer correctement en persan. Je peux le dire sans fausse modestie, j’avais une certaine élégance dans l’expression persane. Aujourd’hui, je parle avec un ton français, des tournures bancales, des phrases-salades où le persan, l’anglais et le français se mélangent dans un désordre que je ne contrôle plus.
Ce n’est pas un problème technique. C’est une blessure. Quelque chose s’est transformé en moi à mon insu. Peut-être par instinct de survie. Quand on construit sa vie dans une nouvelle langue, on met l’ancienne en sourdine. Mais quand la guerre éclate, quand vos frères sont sous les bombes, quand vous voulez dire à vos parents que vous les aimez à travers une ligne qui coupe toutes les trente secondes, c’est cette langue-là qu’on cherche. Et si elle n’est plus là, on se retrouve nu.
Leila Slimani écrit que perdre une langue, ce n’est pas perdre des mots. C’est perdre une façon de penser. Je confirme.
Les villes millénaires sous les bombes
Mais il faut que je parle de cette guerre, en français. Et je vais le dire clairement : c’est une guerre coloniale.
Mes frères sont à Téhéran. D’autres amis aussi. Beaucoup d’entre eux sont des opposants de la République islamique d’Iran. Certains ont manifesté en janvier, au péril de leur vie, certain ont cru , naïvement, les promesse d’aide de Netanyahou et de Trump. Ils n’ont rien perdu de leur colère contre les mollahs. Pourtant, beaucoup sont opposés à cette guerre. Parce qu’on peut vouloir la démocratie et refuser que des avions étrangers bombardent les villes de son enfance. Ce n’est pas une contradiction. C’est de la dignité.
Les faits sont là. Depuis le 28 février 2026, les États-Unis et Israël mènent une campagne de frappes massives sur l’Iran. En trois semaines, selon le ministère iranien de la Santé, plus de 1 300 Iraniens ont été tués. Plus de trois millions de personnes ont été déplacées. Cinquante-six musées et sites historiques ont été endommagés, dont quatre inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO. Le palais du Golestan à Téhéran, le Versailles iranien, résidence des Qadjars depuis le XVIIIe siècle, a été touché dès les premiers jours. À Ispahan, la place Naqsh-e-Jahan, chef-d’œuvre du XVIIe siècle bordé de mosquées et d’un bazar historique, a subi des dégâts. Le palais de Chehel Sotoun, lui aussi classé par l’UNESCO, a été gravement endommagé. Ce matin, j’apprends que Yazd a été bombardée. Yazd, la ville des tours du vent et des qanats millénaires, inscrite au patrimoine de l’humanité.
Donald Trump n’a même pas caché ses intentions. Il a parlé ouvertement de détruire les capacités militaires iraniennes, de renverser le régime, de mettre la main sur les ressources du pays. C’est dit sans complexe, sans euphémisme, avec cette arrogance caractéristique de ceux qui pensent que le « Sud global », cette version polie de « tiers-monde », est incapable de résister et de se défendre.
Il faut le nommer : quand une puissance étrangère bombarde un pays souverain pour en changer le régime et en contrôler les ressources, cela s’appelle du colonialisme. Peu importe les justifications humanitaires ou sécuritaires qu’on plaque dessus.
On ne tue pas un système avec des bombes
Et l’Iran connaît cette histoire. Malgré plusieurs tentatives au fil des siècles, l’Iran n’a jamais été colonisé. Au XVIe et XVIIe siècle, les Safavides ont repoussé les navires portugais du golfe Persique. Il a fallu attendre les années 1990 et 2000 pour que les porte-avions américains et britanniques reviennent massivement dans la région. Leur mission : détruire l’Irak et occuper l’Afghanistan, deux voisins de l’Iran, causant plus d’un million de morts. Aujourd’hui, ce sont les villes millénaires de l’Iran qu’on bombarde. En Syrie et en Irak, c’est Daech et les talibans qui ont dynamité les sites historiques. Aujourd’hui, ce sont les avions américains et israéliens qui frappent les joyaux architecturaux de la civilisation persane.
Cette guerre est vouée à l’échec. Les agresseurs pensaient qu’en décapitant le régime, ils pourraient l’achever en quelques semaines. Mais dans mon livre L’Iran, déçu mais debout, écrit avant les soulèvements de 2026, j’expliquais précisément pourquoi ce calcul ne tient pas. L’Iran n’est pas dirigé par un clan qu’on peut éliminer d’une frappe. C’est un système complexe, enraciné, fait de couches institutionnelles multiples. On peut tuer un guide suprême. On ne peut pas tuer un système avec des bombes.
Le résultat prévisible de cette guerre, à l’intérieur du pays, est tragique pour nous qui voulons la démocratie en Iran. Quand la patrie est attaquée, défendre le territoire devient prioritaire. L’idéalisme pragmatique iranien, cette capacité à arbitrer entre l’urgent et l’important, conduit les Iraniens à ce choix. Pas parce qu’ils aiment le régime. Parce qu’ils aiment leur pays. Et la démocratie, dans ce contexte, passe au second plan. C’est exactement ce que les agresseurs ne voulaient pas comprendre.
De l’autre côté, Trump n’atteint aucun de ses objectifs. Ridiculisé sur la scène internationale, lâché par 59 % des Américains qui désapprouvent l’opération « Fureur épique », il est piégé dans sa propre arrogance. Et un dirigeant ridiculisé et acculé peut faire des choix encore plus désastreux. Pour lui, pour les Américains, pour la région, et pour les Iraniens.
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Rooh Savar







